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Histoire locale

"Matins mélusins"

En 2006, on a parlé dans la presse de la vente de la maison de Jean-Richard Bloch (La Mérigotte) et du film (projeté à Poitiers le 9 mai) sur la vie remarquable de sa fille France, Résistante, décapitée à Hambourg en 1943.



De passage à Lusignan après la Grande Guerre, Jean-Richard Bloch relatait ainsi ses impressions :


Arrivée à Lusignan. Arrêt sur la petite place triangulaire, au flanc de l’église admirable. Le porche du bas-côté est ouvert – double baie creusée dans le calcaire blond – et divulgue les ténèbres de la nef, comme par trahison. Sur la placette, la boutique bleu céleste du cordonnier, la boutique rouge sang du dépositaire du Matin, la boutique brun poussière du chapelier, côte à côte – une fenêtre de façade chacune – maisons du Moyen âge … (…)



Nous passons de l’autre côté de l’église, là où elle domine la vallée abrupte de la Vonne. Une femme que nous avons remarquée, perdue dans ses prières devant l’autel, sort en boitant et nous dépasse sans nous regarder. Elle grisonne. Elle aime tant les curés qu’elle est vêtue comme eux, robe de quelque tiers-ordre, soutane de drap noir, pèlerine formant collet, le visage enserré dans un voile noir. Elle va sur les pavés ronds moussus de la terrasse étroite qui longe le flanc nord et dessert quelques maisons.



Le porche principal de l’église, comme il arrive souvent, ouvre sans recul, sur une ruelle. Vis-à-vis, la maison du notaire, tapissée de glycine, où il ferait bon entrer dans l’odeur quatre fois séculaire des coings, de la cire à parquet et des registres moisis.



Un grand viaduc enjambe, pour le chemin de fer, la vallée creuse plate. Sa réalité, sa masse, se dissolvent dans la brume. Au loin, le son sourd et tenace, étouffé, profond, du canon en direction du front. Non !... Du champ de tir de Poitiers.



Mon compagnon dit, regardant la belle église et son clocher fier, bien assis, ni trop haut ni trop bas, tel qu’il doit être, en pleine épaisseur de pierre :
« Comme ils ont su choisir le plus noble emplacement ! »

- Ils ont toujours choisi les plus nobles emplacements. Eglises et châteaux, prêtres et soldats, se sont installés en tous lieux avec la certitude profonde que donnent les nécessités d’un art et la science d’un métier.

- Il en est de cela comme de la colonisation : une chose qui a eu son âge de foi, mais qui a fait son temps. On le sait. Sait-on aussi clairement quoi mettre à la place ?

- Rien ne pourra être substitué, qui ne soit pas de même qualité, fruit d’un enthousiasme égal, d’une conviction aussi paisible.



Nous parcourons les vieilles rues. Des chats partout, éternels eux aussi. Des maisons exquises, des vieilles portes plus ou moins habilement restaurées ou relevées. Le logis du percepteur, 1615 (cinq ans après la mort de Henri IV et celle de Ravaillac, contemporain des premières démarches du jeune Luçon), symétrique, avec une variété et une variation étonnantes dans la symétrie. Je m’attarde à dessiner un des motifs du balcon de fer forgé.



Plus loin le parc de Blossac, ouvrage du fameux intendant. Les tilleuls, taillés drus, charnus, égouttent,
dans l’air trempé, des feuilles larges comme des feuilles de vigne.
A même le pré, un gisant de pierre, armé, accoté sur le coude droit, dans une attitude de guet, de vigilance, d’anxiété, de menace, le visage râpé par les intempéries, réduit à un ovale nu de pierre blanche, garde l’entrée d’un souterrain perdu dans les herbes. Des socles de balustres moisissent le long du parapet qui domine la vallée. Douceur-silence, mélancolie déchirantes.



Quel goût de déjà vu, dans ces paysages parfaits, ces architectures définitives, ces pays opulents, éloignés des frontières, où le décor de la vie est achevé depuis cinq cents ans, l’ordonnance de la nature réglée une fois pour toutes, et la place de l’homme assignée sans erreur, sans succès ni humilité, au cœur d’une végétation tempérée, qui se laisse tailler mais toujours renaît par en-dessous, fidèle au plan et complice de la pensée ; - la mise en valeur de chaque chose assurée avec noblesse et aisance ; - chaque sommet couronné par une tour et un autel, depuis mille ans et au-delà ; - symphonie organisée, murmure devenu chair !...



Et là-dessus, le temps de ce matin-là, gris nuageux, suspendu, à trouées et verrières de soleil, qui faisait l’effet d’être für alle Zeit, comme la cantate de Bach, valable pour une quiète journée d’hiver, un crépuscule d’été, une heure aimable d’automne, valable pour le présent et le passé, ciel de Moyen-Âge éternel, temps du treizième siècle… ».



Jean-Richard Bloch
Extrait de "Destin du siècle, seconds essais pour comprendre mon temps".
Jean-Richard Bloch était agrégé d’histoire, écrivain et poète ; il a fait venir des artistes et des écrivains du monde entier dans sa maison de la Mérigotte, à Poitiers ; son épouse était la sœur d’André Maurois (Emile Herzog). La famille a fait don de sa collection de 15000 volumes à la médiathèque de Poitiers. On peut lire ou relire ses romans ou poèmes romanesques : Lévy (1912), Et compagnie (1917), La nuit kurde (1925), Sybilla (1932), ses essais ou ses pièces de théâtre….



Vingt ans après ! …… en 1946


Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’écolier mélusin qui traverse la Haute-Ville comme l’a fait Jean-Richard Bloch, trouve toujours sur la place de l’église l’échoppe bleue du cordonnier (Bourry), la boutique du marchand de journaux (Boisnard), celle de la marchande de tricots (Mme Savarit) et la maison de bois du XVème siècle (mercerie, ornements religieux…). La glycine déborde encore la grille de l’ex-étude du notaire (où Mme Daverton vocalise tous les jours).



Chaque matin, la cité de Lusignan, construite sur un étroit promontoire, bourdonne d’activité. Les élèves de l’école de garçons qui suivent l’étroite rue Saint-Louis – sans trottoirs – (rue Babinet aujourd’hui, jusqu’aux halles) passent devant un garage (Mady), un magasin de prêt-à-porter ( Melle Jamain), une boucherie (Grégoire), une pharmacie (Moyon), une épicerie-faïencerie (« A la Ménagère », Margnac), un marchand de légumes et de poissons (Bonnin), une mercerie (Mme Granger), une épicerie-droguerie (« l’Etoile de l’ouest », Mme Bonneau), un tailleur d’habits (Ouriet)…



Autour des halles, s’affairent un charcutier (Guérineau), un épicier (Couillaud), un marchand de vin (Bonneau), une débitante de boissons (« le Café du Commerce », Mme Naudon), un hôtelier-restaurateur (« La Mélusine », Bouchaud), une papeterie-droguerie-photo (Desmoulins), une modiste (Mme Herbert-Roulet), un marchand de chaussures (Maunaury), un coutelier (Renard), un salon de coiffure (Andolfi)…



Les gamins dévalent ensuite la rue Saint-Louis devant une droguerie-papiers peints (Jamain), une modiste (Melle Barricault), un café bureau de tabac (Toureau), un atelier de confection (Mme Josnières), une boulangerie (Martin)… On rencontre, un peu plus loin, un magasin d’articles de pêche (Mme Guignard).



Sur le promontoire, les nombreux artisans sont matinaux (« La fortune appartient à ceux qui se lèvent tôt » disaient-ils…) : quatre peintres en bâtiment (Paquinet, Naudon, Jamain, Sire), trois menuisiers (Oble, Brault, Fayoux), trois cordonniers (Bourry, Maunaury, Renaudon), un plâtrier (Rimpot), un sabotier (Fillon), sans compter les brodeuses ou couturières (les demoiselles Cornet, Martin, Mme Fayoux…) et la trentaine d’ouvriers – parfois à domicile - de la fabrique de galoches Poiraton, située rue Saint-Louis, près de la perception. Que de femmes et d’hommes au travail, au rythme de l’horloge de l’église, sur un espace aussi réduit !



Chaque mercredi matin, jour de marché, les halles, la place de l’église, la rue Saint-Louis sont noires de monde. A la sortie des classes, à midi, il est difficile de se frayer un chemin dans la foule bruyante. Toutes les places sont encombrées de bicyclettes, de chars à bancs, de charrettes – « gioles » ou « mues » - qui permettaient aux agriculteurs d’apporter lapins, poulets, canards, oies ou « pirons », beurre, œufs pour la vente directe aux Mélusins. Sous les halles, les commerçants de Basse-Ville, de Fon de Cé ont installé leurs étals. Il vient même des marchands ambulants du canton et de Poitiers (chaussures, boutons, laines, vêtements…par exemple Pichon de Sanxay). En avril et mai, le pépiement des oisons dans leurs paniers couvrait tous les bruits du marché. Les femmes âgées portaient encore des coiffes blanches et s’abritaient sous de très grands parapluies noirs ou bleus… les « vilains drôles », dont je faisais partie, adoraient ces parapluies, cibles idoines pour œufs de « grolles » dénichés dans le clocher… Ah ! si le curé Vergniaud ou sa sœur Marie nous avaient surpris !... Heureusement notre connaissance des venelles, des jardins et des coteaux assurait notre impunité.



De cette vie grouillante, bigarrée, folklorique, attachante, il m’est toujours resté un penchant très vif pour les marchés.



Avec les offices religieux du dimanche (au temple ou à l’église), les assemblées ou « louées », les marchés restaient les rares lieux de rencontres capables de rompre la solitude des gens de la terre d’un pays bocager, isolés de leurs voisins par les bois et les nombreuses haies vives.



De nos jours, avec l’automobile et la « grande distribution », il ne reste plus rien de ces activités commerciales et artisanales en centre-ville. L’église, les portes sculptées, le balcon de fer forgé, les ruelles nous rappellent encore que « le décor de la vie est achevé » depuis… presque six siècles ! Le Gisant est à l’abri dans l’église… Il n’y a plus d’herbes folles à l’entrée du souterrain mais des haies, des arbustes qui le masquent. Quant aux tilleuls des « Promenades de Blossac », s’ils pouvaient nous faire des confidences, ils chuchoteraient des histoires de pommes croquées, au sens propre et au sens figuré.



Roger Picard
Mélusin jusqu’en 1954 et historien.
Correspondant du Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’en 1980, puis de l’Institut d’Histoire du Temps Présent jusqu’en 2010, Roger Picard a enseigné l’histoire et la géographie à Poitiers durant trente ans.
Mais c’est surtout en enfant de Lusignan où il est né, et en fin connaisseur de notre cité mélusine, qu’il nous a fait l’amitié de contribuer à l’histoire locale.
La Municipalité le remercie très chaleureusement et salue aujourd’hui sa mémoire.

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